Head’s up avec … Serge Didisheim
En remportant la deuxième épreuve des France Poker Series, succédant à José Barbero du Team PokerStars (mais devançant 398 joueurs contre 146 pour l’Argentin), Serge Didisheim a placé la barre de la meilleure performance romande encore plus haut que Maxi ne l’avait fait à Baden, sa victoire créant un véritable « buzz ».
En exclusivité pour slowrolled, celui que l’on connaît sous le pseudo « Imagine » a accepté de revenir sur les moments-clés de son tournoi, sur sa vision sur le poker, et ses prochains objectifs. Rencontre avec un joueur sur son nuage, mais qui garde la tête sur les épaules.
Serge concentré au début du tournoi
SLOWROLLED : Salut, Serge! Tout d’abord, encore une fois toutes nos félicitations! J’imagine que c’est une grande satisfaction… As-tu réalisé, déjà?
SERGE DIDISHEIM : Tout s’est passé très vite, si vite que le matin même, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour digérer : un petit crochet rapide par la maison à Lausanne, et j’étais de retour au travail. Mais c’est sûr que revenir de Divonne avec le trophée est très plaisant, et qu’avec toute l’adénaline qui m’habitait ce matin-là, je ne suis pas sûr que j’aurais pu dormir de si tôt!
Après ma victoire, sur le coup des 4 ou 5 heures du matin, il a fallu environ une heure et demie de formalités pour que je puisse quitter le casino. Maquillage, photo officielle, entretien avec les journalistes : autant de procédures dont on se passerait bien après plus de 30 heures de poker presque sans interruption. Bien évidemment, dans ces circonstances, c’est avec plaisir qu’on s’y prête.
Pour l’anecdote, une journaliste qui devait m’interviewer (ndlr : le tournoi a été en partie filmé en vue d’une diffusion avant le début de la Saison 2, semble-t-il sur Direct 8 ) a dû elle-même s’y reprendre à de multiples reprises, tant elle n’était plus capable d’aligner deux mots à cause de la fatigue! Et elle n’a pas joué…
Un véritable marathon, donc. Plusieurs lecteurs nous ont demandé s’il était possible que tu reviennes sur quelques moments-clés de ton tournoi ?
Très volontiers! Comme je l’avais dit au moment du premier chipcount en vidéo réalisé par slowrolled, je me suis rapidement retrouvé shortstack. Cela a drastiquement limité ma marge de manoeuvre, et j’ai très vite été contraint à jouer uniquement pré-flop, en usant des armes de steal et de re-steal.
Une main très curieuse m’a notamment fortement affaibli : je relance A7 en fin de parole, dans le but de voler les blindes, qui devaient être de 200-400.
Un joueur me paie depuis les blindes, et le croupier dévoile un flop 10-4-2, tout à carreau. Ayant l’as de carreau, mon objectif est simple : je fais un continuation bet après le check adverse, dans le but de me commit et de mettre au milieu le reste de mon stack. Or, très surprenant, mon adversaire choisit l’option la moins probable : il paye simplement ma mise. Je ne m’attendais pas vraiment à cela, jugeant bien plus logique qu’il parte à tapis ou passe…
Au turn apparaît un roi de pique. Mon adversaire checke à nouveau, et je suis au devant d’une décision pas évidente : il ne me reste à peu près qu’une mise de la taille du pot, et mon équité du flop est fortement redescendue. D’autre part, je pense que mon adversaire doit s’attendre à ce que je mette le reste de mon tapis au turn, et, ayant l’as de carreau, il est moins probable qu’il ait payé à tirage au flop et que je réussisse à le faire passer. Je choisis donc de checker également, me laissant l’option de voir la rivière.
Celle-ci n’est pas un carreau, mais améliore néanmoins ma main : c’est un as de coeur. C’est alors que mon adversaire entreprend à nouveau une action surprenante : dans un pot de 10’000 environ et alors qu’il me reste, comme déjà dit, approximativement la même somme, il mise 2’500. Je ne sais pas vraiment comment interpréter cette action ; cependant, je pense qu’il s’agit d’un blocking bet d’une paire intermédiaire ou d’un dix (éventuellement roi-dix ou as-dix pour deux paires). Il est absolument inutile de relancer, mais je ne me vois pas passer avec les cotes de pot offertes. Je paie donc la somme, et mon adversaire abat Roi-Dame de carreau, pour la couleur floppée! Même si je descends en-dessous de 20 blindes, je m’estime être presque un miraculé, sauvé par la ligne pour le moins mauvaise adoptée par mon adversaire.
Je me retrouve donc shortstack, et n’ai que peu d’occasions de réagir, ce d’autant plus que les blindes ont encore augmenté. Je suis cependant confiant, puisque je n’ai pas pour habitude de dilapider mon équité dans un tournoi, aussi petite soit-elle, et je sais me montrer patient, même s’il me faudra un coup de pouce du destin pour revenir en jeu.
Celui-ci va d’ailleurs venir : j’ai moins de huit blindes au bouton, et je découvre Dix et Sept de trèfle. Pas de doute à avoir, c’est le moment de pousser mon tapis, avec une main qui se comporte plutôt bien contre des grosses cartes, et surtout une bonne fold equity, mon tapis représentant encore une somme pour les blindeurs (en plus de mon image solide). Malgré cela, scénario catastophe : la petite blinde part à tapis, et la grosse blinde paie tout le monde dans la seconde! Peu de suspense au dévoilement des jeux : la petite blinde a une paire de valets, et la grosse blinde une paire d’as… Comme vous pouvez l’imaginer, je remporte le coup grâce une suite sur un board 6-x-8-9-x, et triple mon tapis afin de me remettre dans la course.
Je suis conscient que c’est un coup de chance assez extraordinaire, mais il en faut parfois…
J’ai disputé un deuxième coup-clé, bien plus tard dans le tournoi, au Jour 2 : les blindes sont désormais de 8’000 et 16’000, la grosse blinde représentant plus de la moitié d’un tapis de départ. Deux joueurs limpent, et je découvre une paire de rois. Je relance à 60’000 en position, somme dont s’acquitte un des deux joueurs. Au vu des profondeurs respectives, limp/call n’est pas très bien joué de sa part, puisque nous sommes vraiment pas assez profonds pour aller voir des flops…
Le flop, justement, vient 7-6-4. Pas le meilleur des flops, certes, mais j’ai de la peine à imaginer que mon adversaire ait payé une part importante de nos tapis effectifs avec une main qui puisse avoir percuté ce flop. Ceci dit, mon adversaire pousse instantanément le restant de son tapis au milieu (il me couvre)!
Bien sûr, il peut être devant, mais j’estime avoir un call automatique, tant il y a beaucoup de paires intermédiaires dans sa range, et que nous sommes impliqués par nos actions avant le flop. Je m’acquitte de la somme, avant de m’effondrer lorsque je vois sa main : deux sept pour le brelan max! Vous imaginez bien évidemment la suite du coup, sans quoi cet article n’aurait jamais paru…
Au-delà de ces deux coup de chance, j’ai été plutôt solide, j’ai aussi perdu quelques coups malchanceux. J’ai veillé à garder une ligne de conduite plutôt conservatrice, mais agressive lorsque je m’engageais dans les coups, avec succès. Même si l’on retient souvent les coups de chance, il faut savoir que j’ai lutté l’ensemble des deux jours en-dessous de la moyenne, sans pour autant avoir à montrer mes cartes! Après la bulle, j’ai bien su optimiser mes chances en doublant mon tapis juste avant la table finale.
Parlons un peu de cette table finale, que tu abordes avec, si je me souviens bien, le 3ème tapis. Mais tout le monde se tient dans un mouchoir de poche! Comment as-tu tiré ton épingle du jeu?
En effet, c’était très serré, et très tendu aussi, puisque le 9ème remportait environ 9’000€ alors que le gagnant en prenait 100’000 de plus!
Hormis les situations de vol, que j’ai bien su prendre, j’ai bénéficié d’une configuration assez extraordinaire : un joueur relance au début de parole et un autre fait tapis (le tapis moyen est d’environ 25bb). C’est alors que je me dis que ce serait l’occasion rêvée pour avoir une première fois les as dans le tournoi. Je regarde mes cartes une fois la parole arrivée à moi, et comme dans un rêve : J-6 offsuit! Non, deux flèches bien sûr
. Je fais tapis à mon tour, le premier relanceur s’écarte, et je joue contre 9-9. Le flop me fait souffrir : trois trèfles, offrant un tirage couleur à mon adversaire. Mais fort heureusement, mes craintes ne se concrétisent pas et je remporte la confrontation, me plaçant dans le peloton de tête alors que nous ne sommes plus que 4 autour de la table.
La partie à 4 a été assez particulière, avec un joueur très agressif au bouton lorsque j’étais en grosse blinde. Je l’ai ainsi vu relancer trois fois ma blinde, sans que je réponde, faute de quoi le faire (et préférant patienter un peu avant de m’engager dans une bataille à haute variance). La quatrième fois, il relance à nouveau. Je regarde mes cartes : As-Dix de coeur. Là, je me stoppe quelques instants, et observe mon adversaire. Il n’a pas relancé de la même manière que les autres fois, et j’ai vraiment une intuition qu’il a un gros jeu, quand bien même je suis fortement devant sa range avec ma main. Je décide donc de passer. Dans la seconde, l’adversaire montre fièrement une paire de valets!
Hormis le fait d’être bête de montrer ses cartes, ce fait de jeu m’apporte ainsi l’information qu’il était sûrement light les autres fois ; je l’attends au tournant.
Et, comme souvent dans ce tournoi, les choses se sont enchaînées positivement : alors qu’il venait de perdre un gros coup, le joueur en question relance au bouton. Je soulève as-valet, et cette fois, pas de tergiversation possible : je pousse tous mes jetons. A peine ceux-ci ont franchi la ligne qu’il se torture sur sa chaise, remuant dans tous les sens sans savoir quoi faire. J’espère bien évidemment qu’il a un moins bon as, mais il finit par payer avec KQ! Je suis devant certes, mais cela m’ennuie de risquer tous mes jetons et mon équité dans le tournoi avec uniquement 60% de chances de gagner avant le flop…
Heureusement, pas de mauvaise surprise et je passe un nouvel obstacle : nous entamons une partie à 3. Là, les choses se simplifient : grâce à l’élimination du 4ème joueur, j’ai le plus gros tapis, tandis que les deux autres ont un stack pour ainsi dire équivalent. Nous discutons quelques instants d’un éventuel deal, auquel je ne suis pas foncièrement opposé, mais qui fragiliserait ma position : grâce à mon gros tapis, je peux en effet mettre une grosse pression sur mes deux adversaires, avec un écart 3ème-2ème place de 20’000€. Finalement, aucun deal n’est fait, et, scénario idéal, quelques mains plus tard, mes deux adversaires s’affrontent à tapis.
Me voilà en heads-up! Alors que je m’attends à une longue bataille, celui-ci n’aura duré que trois mains. Après avoir remporte les deux premières, il relance une 3ème fois. Muni d’As-Roi, je 3-bet puis paye son tapis instantané.
Il a une paire de cinq, et le suspense est à son comble : c’est un coup parfait de pile ou face qui déterminera – certainement – le vainqueur de ce France Poker Series. Un flop A-K-Q me place très largement en tête, et je le resterai, pour la conclusion que vous connaissez.
Gros jour de paye pour « Imagine », qui empoche 109’000€ nets d’impôts!
Confiance, concentration et esprit d’analyse, avec en plus un peu de réussite, c’est sûr que ça fait rêver! Merci pour ce récit très détaillé… Peu de romands (et encore moins nos amis français ou belges) te connaissent réellement : peux-tu te présenter, pokéristiquement parlant?
Cela fait maintenant des années que je joue, pas seulement au poker, mais à divers jeux (backgammon, par exemple). Je jouais déjà au poker en Limit lors des balbutiements du poker online, avant même l’avènement du No Limit.
Actuellement, je joue à la fois online et en live. En ligne, je joue un peu de tout, mais de préférence du Cash Game en Limit, à des blindes variables mais plutôt hautes. Mon volume de jeu peut aller jusqu’à 20 heures par semaine.
Cependant, mes obligations professionnelles restreignent mes possibilités. J’ai une politique claire au niveau de la gestion de mon argent et de mon temps : je me fixe quelques gros tournois au début de l’année auxquels j’aimerais (et je pourrais) participer, et essaie de m’y qualifier en ligne. Je m’estime d’ailleurs plutôt chanceux, dans la mesure où j’ai toujours pu me qualifier pour les tournois prévus. De fait, je ne paie jamais mon buy-in au-delà d’une somme raisonnable.
Avec ton gain à Vegas (ndlr : 50’000$), ainsi que celui-ci, ta position pourrait-elle changer?
Non. Et pour plusieurs raisons : premièrement, je n’envisage pas de réduire ma part professionnelle pour m’adonner davantage au poker. Cette répartition de mon temps me va très bien. Deuxièmement, j’ai conscience, comme tout bon joueur le devrait, de la variance très forte qui régit les tournois, d’autant plus en live en ne disputant que peu de tournois.
Ainsi, le constat est vite fait : en 2010, j’avais prévu de faire l’EPT de Berlin, le Main Event des WSOP et un troisième grand tournoi. Je me suis qualifié pour les deux premiers, et j’ai à chaque fois fait l’argent, dont deux gros « cashes ». Je suis évidemment conscient que, même si j’ai mis toutes les chances de mon côté, j’ai eu le destin avec moi, ce fameux « good run ». Il faut donc faire la part des choses et comprendre qu’il n’est pas du tout judicieux d’engager mes gains pour buy-in directement des gros tournois avec pour seul argument que « maintenant, j’ai les moyens » et ainsi dilapider mon capital…
Deux mots sur ton programme futur?
Volontiers. En tant que vainqueur d’un tournoi estampillé FPS, je suis qualifié d’office pour la grande finale, qui se tiendra à Paris. Je vais également disputer le FPS de Lyon, en novembre.
Le palmarès de Serge sur TheHendonMob.com
Un autre objectif est de me qualifier pour l’EPT de Deauville, auquel j’ai toujours eu envie de participer. Si je ne m’y qualifie pas, je m’accorderai un petit plaisir et m’autoriserai un écart de discipline en payant le buy-in.
A plus long terme, je suis qualifié d’office pour le Main Event WSOP 2011, grâce à ma qualification sur Full Tilt associée à une entrée dans l’argent (ndlr : Full Tilt offrait la place pour le ME 2011 aux qualifiés online ITM au tournoi).
La belle vie, en somme! Je pense que tu ne regrettes donc pas trop les tournois en Romandie…
Au contraire, même si je me suis toujours positionné en retrait sur la scène romande, préférant disputer des grands événements lorsque mon emploi du temps me le permettait, c’était toujours un plaisir de venir à Fripoker et de bavarder avec les quelques romands que je connaissais bien.
De ce point de vue là, l’interdiction prônée par le TF est une aberration, je l’ai d’ailleurs déjà dit lors de l’entrée en vigueur de la loi. C’est d’autant plus dommage que cela a coïncidé avec la fondation de la Team Swiss Romand, dont les quelques membres que je connaissais étaient de bons joueurs, que j’aurais eu plaisir à croiser lors d’événements plus importants.
J’ai d’ailleurs toujours un peu peur que le Conseil Fédéral ou quelque autre autorité que ce soit décide de nous interdire purement et simplement de jouer online, ou en nous cloisonnant « à la Française ».
Croisons les doigts…
Serge, lors du Winter Event de Fripoker
Sur ce plan là, on ne peut pas te contredire!
Merci beaucoup, Serge, pour ta disponibilité et ta lucidité sur tous les coups que tu as joués. Je pense également que tu représentes un modèle de discipline et de gestion de bankroll…
Au plaisir de te revoir sur un événement couvert par Slowrolled, à commencer par le FPS de Lyon!
Merci à vous, et merci également à tous ceux qui m’ont félicité ou laissé un petit mot sur les différents médias, cela me fait chaud au coeur!
N’hésitez pas à réagir à cette interview ou à poser vos questions, auxquelles l’intéressé viendra sans doute répondre!
© Bergi ♣ Slowrolled.com / Septembre 2010 – Reproduction interdite sans autorisation expresse.
Tags:fps divonne 2010, poker actualité, serge didisheim interview









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commentaires (5)
Un bel exemple, bravo et merci !
Gold-Mind[citer]
Très intéressant de pouvoir revivre online cette performance live. Bravo encore
Patrick[citer]
Merci, très beau récit agréable à lire.
@bergi: la légende " Gros jour de paye pour « Imagine », qui empoche 109’000€ nets d’impôts" me turlupine.
Je pense hélas que le gain est imposable, vu que Divonne n'est pas un casino suisse.
la_gâchette[citer]
<blockquote cite="comment-2169">
la_gâchette: Merci, très beau récit agréable à lire.@bergi: la légende » Gros jour de paye pour « Imagine », qui empoche 109’000€ nets d’impôts » me turlupine.
Je pense hélas que le gain est imposable, vu que Divonne n’est pas un casino suisse.
Je pensais aussi, mais ai eu la tres bonne surprise d'apprendre que non (renseignement pris très officielement aupres d'une fiduciaire).
Merci encore beaucoup à Bergi pour son super compte rendu et à vous tous pour vos témoignages qui m'ont beaucoup touché
Serge
Serge[citer]
Bravo Serge,
Même après ta belle perf. à Vegas, lorsque nous discutions ensemble (toi, Carlito et moi), j'ai trouvé magnifique et grand ton comportement simple et convivial.
Maintenant que tu as très bien performé, j'ai moins de regrets de n'avoir pas eu l'occasion de te payer un verre pour le taxi offert. Mais j'espère bien avoir l'occasion de me rattraper.
Bigbingo[citer]