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« Ragnarok1er », le stakhanoviste du poker (1/2)

Rédigé par Bergi le novembre 10th, 2010, publié dans portrait et interview

Avril 2007.  La demande pour le poker en ligne explose. De plus en plus d’internautes se mettent au jeu, et, parmi eux, beaucoup entrent le mot-clé « poker » sur Youtube. Une vidéo, intercalée entre les diffusions « old school » des victoires au Main Event de Stu Ungar ou Phil Hellmuth et les toujours très télégéniques bad-beats, fait très vite fureur parmi les amateurs francophones.

Postée par un certain « Ragnarok1er », celle-ci se propage très vite sur l’ensemble des forums consacrés au poker. Quand on sait que les moyens « modernes » de partages que représentent Facebook et Twitter n’étaient alors pas encore généralisés, ce n’est pas un mince exploit…

Benjo, dans son coverage du PCA 2010, en dira même :

« Cet homme, cette légende que dis-je, je l’ai rencontrée aujourd’hui, presque trois ans après avoir découvert son œuvre pour la première fois. Il était temps. »

[vsw id="eZkoDdrvEik" source="youtube" width="425" height="344" autoplay="no"]

(Une des multiples vidéos de Ragnarok. Pour en trouver davantage, tapez « Ragnarok1er » dans le champ de recherche YouTube)

Au-delà de son humour déjanté, William est cependant un joueur de poker comme les autres. Ses premiers contacts avec le poker sont ainsi tout sauf extraodinaires : « Des amis à la fac y jouaient de temps en temps sans vraiment trop comprendre les règles. Un jour, je me suis incrustré à une des parties, qui n’avaient cependant pas grand-chose à voir avec du vrai poker », rigole-t-il.

Très vite, cependant, Ragnarok se prend au jeu. Et, le connaissant, ce n’est pas vraiment une surprise : « De base, j’aime plus ou moins n’importe quel jeu qui ne fait pas appel à la diplomatie. Au poker (enfin, au poker… dans ses variantes « No Limit Hold’em » ou « PLO », en tout cas), j’adore le fait que le jeu soit « jeune », et qu’on n’ait ainsi pas encore tout découvert. La plupart des jeux (même des sports) ont un vécu conséquent, ce qui empêche d’inventer grand-chose. Nous ne sommes certes pas des pionniers du jeu, mais il reste un peu de place pour faire son propre truc ».

On le prend au mot : William ne va pas tarder à développer « son propre truc ». Là où certains ont commencé de manière très nonchalante en freeroll, lui va répertorier toutes les parties disputées sous son pseudo de « Ragnarok1er ».

Morceaux choisis :

« 12 juin 2007, Freeroll.

QQ : Doublé contre 88, stack : 3000

JJ : Perte contre QQ, à 675

AQs : Doublé contre A4, à 1275

TT : Doublé contre J5, à 2700

KQs : Flush, à 3200

Q10 : Top paire, à 3100

K5o SB : Top 2 paires, à 3950

===

Break 1 : 3950 chips, 279/757, blindes 75/150, average 3963

===

10 10 : Fold sur tableau 5678, à 2750

J10 : Fold sur check-raise, à 1150

AJo : Bad beat contre QJo, à 0

===

Fini : 392ème

13 Juin 2007.

Heads Up 5,50$ :

1er perdu (lafouine3318) sur un coup de chatte de sa part (78,18$)

2eme perdu (caredas x) en ne sentant pas son overpaire (72,68$)

3eme gagné (lafouine3318) en étant plus agressif que lui (77,43$)

4eme perdu (lafouine3318) en payant trop de rivers (72,18$)

5eme gagné (GetUreMoney) sur un GBeat après son all in preflop (76,68$)

6eme gagné (vova12) en le piégant, lui et ses overbets (81,18$) »

Et cela continue, sur des pages et des pages…

Cette manière de faire, lui seul peut l’expliquer d’une manière aussi passionnée : « Il faut revenir à ce qui me fait jouer au poker. Je suis quelqu’un qui ne supporte pas la médiocrité. Je ne peux me contenter de quelque chose d’assez bien, « AB » comme on dit en primaire. Si je joue à un jeu vidéo plus de 30 minutes, je vais immédiatement parcourir les forums pour en comprendre les rouages et progresser le plus vite possible.

Au poker plus qu’ailleurs, il y a des impondérables, des évènements fruits du pur hasard avec lesquels il faudra composer. Mais il y a aussi des facteurs qui sont entièrement maîtrisables, pour peu qu’on se penche dessus. Comme le bon pilote de Formule 1 « ne laisse rien au hasard » en connaissant chaque centimètre de piste par coeur, je ne peux m’empêcher de m’approprier chaque détail à ma portée. Cela aboutit à des choses comme un très long document où je tentais de « résoudre » les situations de HU en-dessous de 25BB. Tout fut fait seul, avec un papier, un crayon, Pokerstove et StoxEV.

Extrait :

A. Situation de push or fold au bouton.

Nous sommes en SB. On a le choix entre push et fold.
Le stack effectif est de X BBs.

EVfold = X-0.5BB.
EVpush = (#Folds/1225)*(X+1) + (#Calls/1225)*Win%*2X.

Construisons donc des ranges pour 20 situations différentes : Des stacks de 12, 10, 8 et 6BB face à des calling ranges tight, average, loose, ultra-loose et parfait.

1) Stack effectif de 12BB

Le joueur en BB a besoin de 45.83% d’équité pour faire un call correct.

a) Calling range tight : A8o+, A7s+, KQo, KJs+, QJs, 22+.

Contre ce joueur, calculons l’équité de faire tapis avec 32o.
Il y a 72 A8o+, 28 A7s+, 12 KQo, 8 KJs+, 4 QJs, 66 44+, 3 33 et 3 22. Soit 196 calls.
Et l’équité de 32o contre ce range est de 26.391%.
EVpush = (1029/1225)*13 + (196/1225)*0,26391*24 = 11.933.

Soit un profit de presque une petite blinde pour la pire main possible, par rapport au fold. Par conséquent, il est possible de faire tapis à chaque main face à un range aussi tight.

Shoving range : Any two.

b) Calling range average : A5o+, A2s+, KJo+, KTs+, QJ, 22+.

Contre ce joueur, calculons l’équité de faire tapis avec 32o.
Il y a 108 A5o+, 40 A4s+, 3 A3s, 3 A2s, 24 KJo+, 12 KTs+, 16 QJ, 66 44+, 3 33 et 3 22. Soit 278 calls.
Et l’équité de 32o contre ce range est de 28.147%.
EVpush = (947/1225)*13 + (278/1225)*0.28147*24 = 11.583.

Encore une fois on peut donc faire tapis avec toutes les mains. A noter que StoxEV donne les mêmes résultats que mes calculs, je lui fais donc confiance pour la suite.

(…)

Le HUD en papier que j’avais imaginé au PCA (NDLR : on y reviendra) relève pour moi du même esprit : Si je peux contrôler un petit détail qui demande un effort que tout le monde ne fait pas forcément, alors je saute dessus.

Et ce n’est pas nouveau :

J’ai joué plus de 4000 heures aux différents PES contre l’ordinateur, avec des « sessions » de 20 heures parfois, à enchaîner les matches et chercher les effets des moindres détails tactiques.

Avant ça, j’ai mémorisé tous les mots de 2, 3 et 4 lettres au Scrabble, afin de ne rater aucune opportunité de « coller » un mot à un autre, technique particulièrement lucrative.

Avant ça, j’ai fait des centaines de parties de Magic où mes decks s’affrontaient sous ma gouverne, organisant ainsi les « Tournois Magic de l’amitié et de la vie » constitués d’une saison régulière puis de playoffs pour couronner mon meilleur jeu et affiner leurs listes au cours des duels.

Avant ça, j’ai planifié les développements parfaits de tous les lieux de départ de « Heroes 3 », en fonction de toutes les ressources de départ disponibles.

Avant ça, j’ai passé des semaines de vacances à étudier des parties d’échecs de champions, avant d’affronter le mythique « Chessmaster 6000″ sur mon vieux Power PC.

Avant ça, j’ai fait des heures de services tout seul sur un terrain de tennis avec mon petit seau de balles, pendant que mes camarades regardaient les Mini-keums.

Avant ça, j’ai joué une partie de « La Bonne Paye » longue de 5 jours contre mon ami imaginaire, « Jingo », où nous suivions des stratégies opposées afin de savoir quelle était la meilleure. C’était après le Noël de mes six ans (…)

Je trouve marrant de constater que, 15 ans après, je fais toujours la même chose, puisque hier encore, je me suis auto-affronté au poker en Play Money, afin de comprendre comment battre un adversaire qui donk bet constamment aux blindes élevées.

Et puis, j’ai découvert le meilleur jeu vidéo, celui aux adversaires infinis et au boss de fin qui s’appelle Phil Ivey : le poker. »

William, en compagnie de Xavier, au jeu télévisé « Motus »

William décide donc de se mettre véritablement au poker. Il remporte son premier petit capital sur un Freeroll de fidélité sur Winamax, alors que la Team du site au W rouge vient d’être formée. Si je l’évoque, c’est que cela aura une incidence directe sur le parcours de Ragnarok : lors du visionnage d’une vidéo d’Anthony  « Tallix » Roux en NL1000 (blindes 5$/10$), un commentaire ne tombe pas dans l’oreille d’un sourd :

« Voilà, j’ai 5 et 4 de carreau. J’effectue une relance standard, à 30$. Malheureusement, vous voyez que le short stack fait tapis pour 100$. Avec les cotes de pot, je suis contraint de payer. »

Le short stack en question possède une paire de 8, et remporte la confrontation, et double son tapis. Pour William, mathématicien dans l’âme, c’est la révélation. Apprenant que les « regs » sont contraints de relancer les petits suited connectors pour ne pas être exploitables par les autres regulars, une idée lui vient en tête : élaborer, avec PokerStove, un crayon et une gomme, un plan de jeu optimal, qu’il lui suffira d’appliquer afin, comme il l’aime à indiquer, « d’imprimer de l’argent ».

Et ça marche ! Grâce à cette diabolique technique, que très peu de joueurs n’appliquent de manière profitable, il monte très vite sa première bankroll à cinq chiffres. Et joignait aussi l’utile à l’agréable : « Je jouais à ces limites folles avec les pros Winamax que j’adorais. En plus, je ne risquais pas grand-chose, je comptabilisais les miles par milliers, et, comme j’étais résolu à coucher la plupart de mes mains, j’avais le temps d’observer de l’intérieur la dynamique de la table ! »

Malheureusement, William se voit mettre des bâtons dans les roues : « Ongame a décidé de passer ses tables de cash game de 10 blindes minimum à 20 blindes minimum. A l’époque, j’ai secrètement soupçonné les pros de la Team d’en avoir fait la demande expresse. Avec ce changement, même s’il était toujours possible de shortstacker profitablement, cela rendait la démarche beaucoup plus compliquée. J’ai encore utilisé cette stratégie durant quelques temps, là où on pouvait encore entrer avec 10 blindes, avant de me décider à me mettre au vrai poker », rigole-t-il.

Le choix de variante de « vrai poker » effectué par « Ragnarok1er » n’est pas une surprise. Il décide logiquement de s’installer là où il peut maîtriser mathématiquement le plus de paramètres : les tournois mono-table de tête-à-tête, plus communément appelés sit and go heads-up.

Grâce aux calculs effectués quelques mois plus tôt et son expertise de la zone 0-25bb, William commence à « crusher » les sit and go heads-up. Combattant tant bien que mal les périodes de tilt, l’ennemi juré des joueurs de heads-up (et de poker en général), et grâce à une gestion de bankroll très agressive mais toujours maîtrisée, il gravit petit à petit tous les échelons.

Jusqu’à se retrouver sur les plus grosses tables, là où le buy-in se règle en centaines, voire milliers de dollars.

À suivre…

Dans le prochain épisode :

Ragnarok1er, Supernova Elite sur PokerStars.fr

© Slowrolled.com, Novembre 2010

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